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La double peine des habitants de Laleu-La Pallice

A La Rochelle, dans le quartier de Laleu-La Pallice, classé à haut risque industriel, les riverains s’insurgent. Les installations dangereuses et polluantes menacent leurs habitations. Une société en particulier, le groupe de distribution de produits pétroliers Picoty, est pointée du doigt. Picoty est accusé de poursuivre l’installation de cuves d’essence et de gasoil à proximité des maisons. Avec une latitude surprenante.

Rue des Sablons, les odeurs d’essence empoisonnent régulièrement l’atmosphère. L’angoisse est diffuse. La colère gronde. « Picoty, il a des sous. Pourquoi ce n’est pas lui qui recule ses cuves ? On était là bien avant. Pourquoi c’est à nous de partir ou de payer pour nos maisons ? Je ne comprends pas », lance Judette Pages, 83 ans, installée à La Pallice depuis plus de 50 ans. Le quartier de Laleu-La Pallice compte plus de 6 000 habitants, pour la plupart d’origine modeste.

Traumatisée par l’explosion de l’usine AZF en 2001, la France a imposé la mise en œuvre de plans de prévention des risques industriels et technologiques (PPRT) sur les sites à risques majeurs. Au terme d’une âpre bataille, opposant riverains de La Pallice aux pétroliers et services de l’Etat, un PPRT a été adopté fin 2013. Une mascarade pour les habitants. Ce plan reste peu contraignant pour les industriels, malgré des risques évidents, et fait porter l’essentiel des coûts de mise en sécurité sur les habitants et la collectivité locale. « Il y a une espèce d’inconscience du risque cumulé de toutes les installations qui existent ici. On a des silos de céréales à proximité d’un site pétrolier, un site qui stocke du méthanol, un entrepôt d’engrais chimiques. Tout cela n’a jamais été évalué. Pour les spécialistes, on a une bombe ici ! », lâche Brigitte Desveaux, militante écologiste. Dans cette zone Seveso, sont stockés plus de 450 000 m3 d’hydrocarbures.

Le soir tombe sur La Pallice. La lumière glisse sur les parois arc-en-ciel des cuves Picoty, une vingtaine disséminées un peu partout, entre les habitations, le terrain de football et la voie ferrée. Sur le pas de sa porte, Céleste Gomes, 73 ans, soupire, amère. De l’autre côté de la rue, un chaudron gigantesque et scintillant lui barre la vue. « Mes filles ne veulent plus venir. Cela me fait de la peine, confie Céleste. Elles disent que c’est moche et que c’est dangereux. Qu’il faut que je parte. Mais pour aller où ? Ce n’est pas avec les indemnités qu’ils nous proposent, que je pourrai trouver une autre maison à La Rochelle. Ici, j’ai un jardin, c’est une maison de 100 m2, de plein pied, c’est très bien pour notre âge (…) Oser venir mettre une cuve à 25 mètres de la fenêtre des gens. S’il y avait eu des riches, ils n’auraient pas fait cela ! Nous, on est des petits, pas instruits. Eux, ils ont le pouvoir, l’argentCe n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on ne doit pas être respectés quand même ! ». Risque environnemental et injustice sociale, les riverains vivent ici une double peine.

Mais, la résistance s’organise. L’association Respire, qui regroupe environ 300 familles, exige le recul de sept cuves Picoty pour éloigner le danger des populations riveraines. Un recul estimé par l’entreprise à 27 millions d’euros. Trop cher, paraît-il. Alors, l’association a décidé en janvier dernier d’attaquer en justice le PPRT Picoty/SDLP (filiale de Total) et l’autorisation délivrée par la préfecture pour l’exploitation de quatre nouvelles cuves. Un combat inégal, David contre Goliath. Pour autant, les habitants sont déterminés à aller jusqu’au bout. Ici, dans ce coin ignoré de La Rochelle, ouvrier et populaire, se dessine la révolte de gens ordinaires, pour plus de justice et de démocratie.

Christelle Marot

Journaliste

Video http://vimeo.com/90307524

Video  http://vimeo.com/90305925

Video  https://vimeo.com/89731891

Le journal de France bleue La Rochelle

Aucune expulsion pour les riverains de Picoty

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Dans le quartier de la Pallice, le périmètre de sécurité autour des cuves de carburant a été réduit. Le risque est en effet réduit pour les 4 nouvelles cuves de l’industriel, qui seront mieux protégées. Les anciennes elles n’accueilleront plus d’essence mais du fioul, moins dangereux. Du coup ces travaux importants sont à prévoir pour certains habitants qui souhaitent rester chez eux, mais il n’y aura aucune expropriation.

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Les revendications de RESPIRE ( Voir bulletin N° 8 )

Point vertRESPIRE demande qu’un véritable débat démocratique puisse enfin être mené sur ces questions hautement sensibles. L’association considère en particulier que la rétention – même temporaire – d’informations essentielles, par les pouvoirs publics, n’est pas admissible.

Point vertExige que soit pris en compte le scénario le plus juste pour la population, c’est-à-dire le recul des cuves.

 

Point vertRESPIRE souligne que la situation des riverains en zones de délaissement ou de prescription de travaux reste intenable et injuste.

 

Point vertRefuse que les particuliers aient à financer les moindres des travaux, quels qu’ils soient, imposés dans le cadre du PPRT,

 

Point vertRESPIRE demande, en accord avec la Coordination nationale des Associations riveraines des sites SEVESO, une révision de la Loi Bachelot de 2003 qui, comme le montre le cas rochelais, laisse une trop large part aux intérêts économiques de l’industriel.

Point vertRenouvelle sa demande de tenue d’une table ronde entre la préfecture, les industriels pétroliers, les collectivités locales et les associations représentatives des riverains.

 

Rencontre avec Marc Sénant

 

 

Rencontre avec
Marc Sénant
Coordinateur du réseau risques
industriels à France Nature Environnement

Dialogue-Marc Senant-et-RESPIRE 

 

 « La revendication du recul des cuves d’hydrocarbure est légitime et responsable »
RESPIRE_ France Nature Environnement (1) a apporté et apporte encore un
soutien efficace aux actions menées par l’association RESPIRE, pourrais-tu nous
expliquer pourquoi ?
MARC SENANT. Tout d’abord, le combat le justifie. Il n’y a qu’à se rendre sur place
pour voir l’énormité de la situation : à peine 30 mètres séparent les cuves
d’hydrocarbure des habitations, le risque est réel et il est inconcevable de rester les
bras croisés. La situation doit évoluer, et dans un sens qui n’accable pas les riverains,
déjà pollués au quotidien. Ensuite, il est évident que les habitants de la Pallice ont un
grand besoin d’aide, technique mais aussi politique.
Dans ce dossier, c’est le pot de terre contre le pot de fer : des habitants d’un quartier
populaire, aux revenus modestes et non familiers de ce milieu compliqué du risque
industriel, face à un puissant pétrolier, secteur d’activité où le lobbying est parmi les
plus puissants et les plus efficaces. Nous savons mieux que quiconque comme il est
difficile pour une association locale de faire entendre sa voix, notamment lorsque de
gros enjeux financiers sont présents, ce qui est le cas ici.
Enfin, FNE est avant tout une fédération, elle se doit d’appuyer au quotidien ses
membres pour instaurer plus de justice, un meilleur respect de l’environnement, ou
encore alerter l’opinion sur des situations comme celles que les habitants de la Pallice vivent aujourd’hui. L’appui, le soutien aux associations locales est la première raison d’être d’un mouvement comme FNE.
(1)France Nature Environnement (FNE) fédère un mouvement citoyen d’environ 3000
associations de protection de la nature et de l’environnement en France métropolitaine et en Outre-mer. Cet important maillage territorial permet de lancer l’alerte, chaque fois que notre environnement est menacé. Créée en 1968, reconnue d’utilité publique depuis 1976, en France. Nature Environnement est une association sans but lucratif, indépendante de toute entreprise, collectivité, organisation politique ou religieuse. Les revendications de France Nature Environnement sont construites et portées par des militants bénévoles, issus des associations de terrain. Leur action est motivée par le seul intérêt général. (Source site FNE)

RESPIRE_Les riverains du site SEVESO haut Picoty/SDLP demandent le recul des cuves d’hydrocarbure plutôt que des expropriations et des travaux coûteux pour les
habitations situées en zone de délaissement, cette revendication te semble-t-elle
légitime ?
MS_Oui, et particulièrement à la Pallice où les maisons étaient là bien avant les cuves. En droit de la
« … et on vient demander aux propriété il y a un principe, celui de l’antériorité : un habitants de payer pour se nouvel arrivant qui construit (2) autour d’un site protéger du risque » industriel ne peut ensuite se plaindre des nuisances car il est réputé les avoir acceptées en choisissant de s’installer près de cette usine. Curieusement, ce
principe ne semble être qu’à sens unique et c’est proprement impensable dans un pays qui défend l’égalité pour tous devant la loi. Dans le cas de La Rochelle, l’industriel doit prendre en compte la population, qui était là avant lui, et agir en conséquence en reculant ses cuves.
Oui ensuite, car le contraire s’apparenterait à une triple peine : les habitants de la
Pallice subissent les nuisances au quotidien, apprennent aujourd’hui qu’ils vivent sous la menace d’un risque, et on vient leur demander de payer pour s’en protéger ! Autant, on pourrait l’entendre pour une nuisance, car une fumée on la voit, une odeur on la sent, etc. Mais comment percevoir une menace d’explosion, d’incendie ? D’autant que pendant des décennies, rien ou quasiment rien ne filtrait des industries, ni sur les process, ni sur les substances et leur dangerosité. Cette triple peine est inacceptable.
Oui car cela permet un équilibre entre la prise en compte de la dimension humaine du
sujet – l’expropriation peut être vécue comme un vrai drame pour certaines personnes
qui vivent là depuis des années, ont leurs habitudes, leurs amis, leurs repères, bref, leur vie, et le maintien d’une activité économique profitable pour nombre de travailleurs Rochelais. De plus, les prix de La Rochelle ne permettent pas de proposer une qualité de vie égale à des gens qui ont parfois mis toute leur vie à se payer un logement à la Pallice, et c’est une dimension qui ne doit plus être occultée dans le choix de nos décideurs.
Par ailleurs, cette demande [du recul des cuves] me paraît raisonnable : les habitants
ne demandent pas la fermeture du site, mais son aménagement pour qu’il s’intègre
dans son environnement, ni plus, ni moins. C’est une demande sérieuse car responsable et légitime car techniquement réalisable. Oui en terme de capacité financière. Le secteur pétrolier se porte à merveille. Total (3), par exemple, a clairement montré que la crise ne le concernait pas, avec au contraire un bénéfice net record en 2010 de plus de 10 milliards d’euros. Cerise sur le gâteau, Total ne paye pas un euro d’impôt en France ! Cette réalité n’est pas, loin de là, celle des habitants des quartiers populaires.

(2)Respire rappelle que la délivrance de permis de construire est de la compétence de la mairie et sa responsabilité est engagée de laisser construire en zone de danger. Respire est aussi très soucieuse de la situation des locataires vivant près des cuves.
Respire souligne aussi ici le manque d’information transmis par la Ville de La Rochelle et la préfecture de Charente-Maritime sur la réalité Seveso aux anciens et plus récents habitants des quartiers de Laleu-la Pallice.
(3) SDLP (société des dépôts de la Pallice) est contrôlée à 34% par Total

Au-delà de l’injustice que représente cette obligation de travaux pour un risque subi,
FNE identifie surtout un risque que les gens ne puissent jamais se payer le luxe de la
protection face à une deuxième catastrophe de type AZF ! Et alors, que diront nos
décideurs, notamment locaux, en cas de nouvel accident ? Que l’on n’a pas été assez
loin dans la protection des populations ?
Il faut rompre avec cette logique de l’après-coup et « Cette garantie, c’est la mettre sur la table, dès maintenant, les garanties d’une réduction du risque là protection efficace et définitive des populations. Cette où il est, à sa source » garantie, c’est la réduction du risque là où il est, à sa source, dans les usines. En ce qui concerne La Rochelle,
c’est le recul des cuves. Après tout, s’il s’agit d’une question financière, pourquoi ne pas prévoir d’utiliser l’argent public prévu pour raser les habitations ou les transformer en bunker, en soutien financier à la réduction du risque, c’est-à-dire au déplacement des cuves ? Peut-être ce coût sera davantage « économiquement acceptable » pour l’industriel, comme le dit la loi.
Respire_De manière générale, considères-tu que les industriels font tout le nécessaire pour réduire le risque à la source ou bien qu’ils se contentent plutôt d’appliquer le minimum légal ?
Il est difficile d’avoir une réponse globale à cette question, cela dépend vraiment de
l’industriel, de la situation locale, du type de risque, etc. Ceci dit, il faut avoir des
éléments d’appréciation au niveau national. Nous avons donc cherché à savoir quelle
somme avait été engagée depuis AZF par le secteur industriel dans la réduction du
risque à la source. Le chiffre annuel annoncé est aux alentours de 300 000 euros par
site. FNE pense qu’il faut aller bien au-delà, car ces groupes, notamment ceux du CAC 40, en ont la capacité, mais surtout la responsabilité. Le problème est que la loi impose des investissements « dans la limite de l’économiquement acceptable » pour
l’exploitant.
Toute la question est de savoir où s’arrête cette acceptabilité ? Au regard de quels
critères ? Qui vérifie la capacité financière de tel exploitant ? La DREAL (4)? Ces
experts des process et de la sécurité industrielle en général ont-ils la compétence
économique nécessaire pour correctement vérifier les capacités d’investissements de
l’industriel ?
Ces questions se posent et ne pourront être tranchées qu’au prix d’une parfaite transparence sur les coûts et les ressources. Ce qui est sûr par contre, c’est que la
sécurité peut toujours être améliorée, moyennant investissements. C’est avant tout une question de choix.
(4) Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement, un service de l’Etat.

RESPIRE_En ta qualité de coordinateur du réseau Risques industriels à FNE. Peux-tu nous faire un point sur l’avancement des dossiers concernant le risque industriel ?
MC_Il est bien évident que nous allons suivre avec une grande attention l’avancement des PPRT tout au long de l’année. Les diagnostiques de vulnérabilité vont se généraliser,les conventions de financement vont-elles-aussi se développer, bref, la   des plans va s’accélérer en 2012, et elle va retenir notre attention. La mise en œuvre de cette politique n’est absolument pas garantie, les leviers que nous identifions n’ont pas encore été actionnés par les acteurs politiques, nous comptons bien nous saisir de la campagne présidentielle et des législatives pour faire avancer le dossier, notamment sur ses aspects financiers. Je fais ici bien sûr référence à la prise en charge totale par l’Etat, les collectivités et les exploitants, du coût des travaux à mener chez les riverains.
Ensuite, nous allons poursuivre nos programmes de formation des militants œuvrant
dans le domaine des risques industriels. Nous allons rendre visites aux quelques
fédérations qui n’ont pas encore bénéficié de notre formation sur les PPRT [plan de
prévention des risques technologiques] et les CLIC [comité local d’information et de
concertation]. Ensuite, nous allons poursuivre la formation sur les risques chroniques, comme nous l’avons fait en décembre 2011 à La Rochelle.
Au niveau des dossiers, nous préparons la poursuite du travail que nous avons
engagé en 2008 sur les pollutions au mercure. C’est un sujet d’une actualité
brûlante par exemples aux États-Unis, qui viennent de prendre les premières
normes nationales visant à fortement réduire la pollution au mercure provenant des centrales électriques. Ce pays n’est pas le premier à se pencher sur des instruments qui permettent de limiter les rejets et la circulation du mercure. FNE va consacrer une partie de son travail sur ce sujet au cours de l’année 2012.
Enfin, il est bien évident que la question nucléaire va être sur toutes les lèvres au cours des prochains mois. FNE compte bien faire entendre sa voix à cette occasion et mettre en avant son analyse de la situation et sa vision de la transition énergétique. Nous avons des solutions, nous voulons les faire connaître.

RESPIRE- Monsieur SENANT, Merci